jeudi 17 décembre 2009

Vaccination (H1N1): Science médicale ou foi médicale?

Par Dr Maurice Leduc
le 14 décembre 2009 pour L'actualité médicale

Lettre ouverte adressée au Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins, à propos de la vaccination
Le Collège des médecins du Québec serait-il devenu un Office de la propagation de la Foi, dont le secrétaire, gardien des dogmes, serait chargé de partir à la chasse aux déviants? Verra-t-on bientôt cet ajout au code de déontologie du Collège : «Croyez ou fermez-la?» La science médicale n’appartient-elle qu’à quelques élus autoproclamés?
Dans le numéro du 18 novembre de L’actualité médicale, vous répondez aux questions d’un journaliste au sujet de la vaccination contre la grippe A (H1N1) et le code de déontologie des médecins (voir l’article). Vous y tenez des propos qui suscitent de nombreuses questions et qui inquiètent. On vous demande si un médecin qui recommanderait à un patient de ne pas se faire vacciner enfreindrait son code de déontologie. On dit que c’est un dossier et un adversaire que vous connaissez bien. Un adversaire? De qui? De quoi?
Et la pandémie appréhendée de grippe aviaire (H5N1) qui a tourné en eau de boudin en 2005, vous vous souvenez?
D’emblée, vous dites ne pas avoir subi de pression de la part du Ministère pour inciter vos membres à la vaccination. Vous ne précisez pas de quelles pressions il aurait pu s’agir. Mais vous savez que le copinage n’existe pas seulement dans le monde de la construction… On ne vous a pas posé la question au sujet de pressions de compagnies pharmaceutiques. C’eut été indécent de la part d’un journal envahi par la publicité pharmaceutique (44 pages sur 58 dans le numéro cité).
Votre position est purement scientifique, dites-vous.
On n’en attendait pas moins. Mais la science est-elle totalement et exclusivement pure ? Il me semble que nous avons beaucoup d’exemples en médecine de données purement scientifiques qui se sont avérées totalement fausses quelques années plus tard. On pourrait en citer des dizaines dans les dernières années.
Nous serions « en face d’un rendez-vous historique ». Pour la première fois, nous aurions des outils, vaccins et antiviraux, pour réduire les effets morbides et mortels de cette pandémie. Ça n’est quand même pas la première fois qu’on fait face à une épidémie de grippe.
Une pandémie, vraiment ?
Saviez-vous que l’OMS a décidé de modifier arbitrairement ses critères de pandémie pour faire de cette épidémie de grippe une pandémie ? (Voir le reportage de ARTE sur le site de Pharmacritique.)
Vous faites allusion aux antiviraux. Le Tamiflu est le plus connu ici. Il faudrait préciser qu’il ne fait que soulager quelques symptômes. La revue Prescrire (une revue scientifique qui refuse toute publicité ou subventions pharmaceutiques), après analyse des données scientifiques concernant ce médicament, concluait le 1er février 2009 qu’en pratique, il ne faut pas compter sur le Tamiflu en cas de grippe. Le 9 janvier 2009, le New York Times rapportait que le Center for Disease Control and Prevention arrivait à la même conclusion à propos des antiviraux.
Historique dites-vous.
Pourtant, le virus A (H1N1) ne vient pas d’apparaître sur terre et on a encore souligné, ces derniers jours, qu’il était peu virulent. Et la pandémie appréhendée de grippe aviaire (H5N1) qui a tourné en eau de boudin en 2005, vous vous souvenez ?
Le Collège, un tribunal ?
Vous dites ensuite que vous avez à l’œil les médecins qui ont recommandé sur la place publique de ne pas se faire vacciner parce que ce serait ne pas se conformer aux données de la science. Le Collège est-il devenu le tribunal de ce qui constitue la Science?
Où étiez-vous quand on prescrivait du Vioxx à tour de bras, qu’on administrait des électrochocs à la chaîne, etc.? On pourrait citer des dizaines d’exemples de pratiques médicales qu’on disait scientifiques et qui se sont révélées non fondées. Je vous rappelle qu’en 1948 le prix Nobel de médecine fut attribué au Dr Egas Moniz pour sa contribution scientifique au traitement de deux graves maladies mentales, la psychose maniaco-dépressive et la schizophrénie. Sa découverte: la lobotomie !
Vous dites qu’une des obligations déontologiques des médecins est d’exercer selon les principes scientifiques. Cela signifie-t-il exercer sans aucun esprit critique, en se fiant aveuglément à ceux qui sont supposés savoir ? Le médecin qui se méfiait du Vioxx, celui qui refusait de recommander les électrochocs ou la lobotomie parce qu’il se posait de sérieuses questions sur ces traitements à la mode n’étaient donc pas scientifiques ? Henry David Thoreau disait : « Tout homme qui a raison contre les autres constitue déjà une majorité d’une voix. »
Heureusement que vous n’êtes pas secrétaire de l’Ordre des médecins de France. Le Devoir du 18 novembre dernier nous apprend que 50 % des généralistes et 61 % des spécialistes français n’ont pas l’intention de se faire vacciner. Alors, tous des non-scientifiques, ces Français ?
Puis-je aussi vous suggérer de lire le texte du Dr Juan Gérvas, que ce médecin espagnol distribue à ses patients? Le Dr Gérvas est professeur honoraire de Santé publique à la faculté de médecine de l’Université autonome de Madrid et professeur invité à l’École nationale de Santé de Madrid. (Voir Pharmacritique, en date du 13 août 2009.) Il y rappelle que le virus A (H1N1) se propage facilement, mais que cela ne dit rien de sa virulence et qu’en fait cette épidémie serait moins grave que les précédentes. Il cite les bonnes revues comme vous les appelez : The Lancet, British Medical Journal, Journal of Infectious Disease, etc.
Ailleurs, la revue médicale allemande indépendante Arznei-Telegram (voir Pharmacritique, 29 août 2009) fait état du caractère bénin de la grippe A (H1N1) et rappelle l’absence de preuves de l’efficacité du Tamiflu. On y fait mention aussi des nouveaux vaccins dont le Arepanrix avec l’adjuvant ASO3 de Glaxo Smith Kline, le même que celui qu’on distribue ici, celui dont Santé Canada nous apprend, sur son site Internet, avoir autorisé la vente «en vertu d’un arrêté d’urgence le 21 octobre 2009 en se fondant sur des études cliniques limitées menées chez l’humain».
Doit-on voir là, Dr Robert, un critère indéniable de scientificité?
La revue allemande, quant à elle, déconseille la vaccination, d’abord parce que celle-ci n’a pas vraiment d’utilité, et qu’on ne connaît pas les risques d’un vaccin avec l’adjuvant ASO3 faute d’essais cliniques d’envergure. La lecture complète de l’article mérite le détour. Est-ce qu’au Québec le Collège des médecins condamnerait cette revue médicale pour ses prises de position ?
Voilà que la ministre de la Santé de Pologne, la Dr Ewa Kapacz, et son premier ministre refusent d’autoriser les vaccins mal testés contre la grippe A (H1N1) et refusent aussi l’exigence d’immunité juridique des compagnies pharmaceutiques. Sont-ils plus ou moins rigoureux que nous? (Voir Pharmacritique, 23 novembre 2009.) Je n’évoquerai pas ici les questions éthiques sérieuses que posent de plus en plus les rapports entre les médecins et les pharmaceutiques, ni les questions d’influences pernicieuses des pharmaceutiques sur les autorités publiques, mais c’est un sujet qui, me semble-t-il, pourrait vous intéresser et qui est abordé dans les documents que j’ai cités ici.
Vous poursuivez ensuite en vous disant préoccupé par le fait que les médecins n’ont pas tous la même formation et la même compétence dans le domaine de l’immunisation et de l’influenza. C’est certainement vrai, mais alors il vous faudrait faire le tri et nous dire qui sont les médecins auxquels on pourrait se fier, peut-être en publier la liste dans les journaux ! Et dire qu’on croyait que tous les médecins avaient appris à diagnostiquer l’influenza.
Et là, vous ajoutez un message que vous tenez à transmettre, dites-vous : «Quand vous ne connaissez pas ces deux domaines, fermez-la.» Voilà qui est clair. On devra se le tenir pour dit. À l’avenir, tout médecin, avant d’ouvrir la bouche, devra vérifier auprès du Collège s’il connaît son sujet selon les critères définis par le secrétaire. Vous nous recommandez aussi de nous renseigner aux bons endroits et vous citez le New England Journal of Medicine et l’Institute of Medicine. (Rien en français bien évidemment.) Puis-je vous suggérer de lire ce que Marcia Angell a écrit de son expérience comme «editor» du New England Journal of Medicine, de même que ces multiples articles publiés ces dernières années sur les nombreux biais qui affectent la recherche médicale allant parfois jusqu’à la fraude avérée ?
Votre injonction, «fermez-la», ressemble à celle du ministre de la Santé de France adressée au Président de l’Assemblée nationale française; «Jean-François, fais-toi vacciner.» Il faut dire que Mme la Ministre a été pendant au moins 10 ans représentante pharmaceutique. Pour en revenir à nos moutons, il me semble que le « toé tais-toé » duplessiste a moins cours de nos jours. (…)
Les sources scientifiques
Plus loin vous dites : «Si tu veux émettre un jugement, tu as le devoir de prendre le temps d’aller aux sources scientifiques.» Êtes-vous vraiment allé aux sources scientifiques, Dr Robert? N’en avez-vous pas laissé quelques-unes de côté ? Votre poste au Collège fait-il de vous le gardien de la Foi médicale ? Vous vous présentez comme un des happy few qui s’y connaît et les autres n’auraient qu’à se taire. Si Einstein s’était comporté de cette façon, la physique quantique n’existerait pas ou serait considérée comme délirante. Le temps des tribunaux de l’Inquisition qui déterminent ce qui est vrai ou faux dans les connaissances, ce temps-là est terminé, ne vous en déplaise.
Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire aux vaccins.
On peut poser des questions, émettre des doutes qui peuvent être fondés. Nos collègues européens sont plus critiques et ils ne vivent pas tous au Moyen Âge pour autant. Vous savez autant que moi que les données probantes en science sont toujours fonction de nos connaissances actuelles.
Je suis un médecin à la retraite. Je n’ai donc pas de recommandations à faire à des patients. Mon expérience professionnelle m’a appris cependant que la médecine n’est pas seulement une science pure et que la pratique médicale est déterminée par de multiples facteurs. Durant mes années de pratique, j’ai vu tellement de modes se succéder en médecine – toujours en se prétendant basées sur des recherches scientifiques – que je me permets de poser des questions. Je ne désespère pas de la science pour autant.
Je dois vous avouer enfin que le type de discours que vous tenez dans cet article me paraît inquiétant. Vous vous présentez et vous vous exprimez comme un théologien qui veut nous dicter ce qu’on devrait croire. Dites comme moi ou «fermez-la». Ce sont vos mots. Cela me paraît une dérive de la pensée, fort dangereuse et bien peu scientifique.
Dr Maurice Leduc
Médecin retraité
Outremont